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12 min | Publié le 10/03/2026

De la friction à la performance : bâtir un Target Operating Model équilibré

Produit, Tech, Delivery et People à tous les étages pour libérer enfin votre flux de valeur.

Vous avez redessiné l'organigramme, renommé les chefs de projet en "Delivery Managers" et pourtant, la sensation reste la même : celle d'une machine qui s'enraye au moindre imprévu.

Entre les décisions stratégiques qui n'arrivent jamais sur le terrain et les équipes techniques qui s'épuisent à colmater des brèches sans vision long terme, votre organisation ressemble de plus en plus à un gruyère : pleine de trous et de zones d'ombre. Que vous soyez dirigeant, responsable de la transformation ou manager, vous savez que l'agilité ne se décrète pas avec de nouveaux titres de postes, mais se construit par un équilibre des forces

Et si, au lieu de chercher la "méthodologie" miracle, vous repensiez votre modèle opérationnel autour de fonctions vitales ? Plongeons dans une approche pragmatique pour réaligner vos piliers Produit, Tech, Delivery et People, et faire enfin circuler la valeur sans entraves.

Les 4 mousquetaires : l'équilibre des forces vitales

Pour qu'une organisation soit robuste, elle ne peut pas reposer sur une seule tête pensante ou sur un seul indicateur de performance. Nous utilisons la loi des "3 mousquetaires qui sont 4" : un équilibre de quatre responsabilités distinctes qui doivent cohabiter et se challenger mutuellement. Si l'un de ces piliers est négligé, l'ensemble du système devient boiteux.

PRODUIT : Le "Pourquoi" (La Valeur)

C'est le garant de l'adéquation au marché. Sa mission est de s'assurer que l'énergie de l'organisation est investie sur les bonnes fonctionnalités.

Le "Produit" ne concerne pas que le digital. Pour une équipe Marketing, c'est la pertinence de la campagne ; pour un service RH, c'est la qualité de l'expérience collaborateur. C'est la promesse faite à l'utilisateur final.

TECH : Le "Comment" (La Durabilité)

La Tech est le gardien de la solidité de la solution. Son rôle est de garantir que ce que l'on construit est robuste, scalable et sain.

Ne vous laissez pas piéger par le mot "Tech", ne vous limitez pas à penser service IT. Dans un département juridique ou financier, ce pilier est représenté par la compliance et la rigueur normative. C’est la garantie que la solution est "propre", sécurisée et qu'elle ne créera pas de risque majeur (dette technique ou juridique) à l'avenir.

DELIVERY : Le Flux (L'Efficacité)

Le Delivery est l'obsessionnel du mouvement. Il s'assure que le travail circule sans entraves, de l'idée jusqu'au client, en optimisant le Lead Time.

C'est le moteur opérationnel de n'importe quel projet. Comment travaillons nous ensemble, comment nous adaptons nous au marché, au changement sociétaux. Si je résume : Organisation, Amélioration continue, alignement, coordination..

PEOPLE : Le "Qui" (L'Humain)

C'est le pilier qui garantit la santé du collectif, le développement des compétences et l'épanouissement des individus.

Ce n'est pas le "bureau des pleurs" ni une fonction RH déconnectée. C'est la capacité d'une équipe à rester apprenante et engagée. C'est ce pilier qui porte la culture et fait en sorte que l'organisation reste attractive pour les talents.

L’équilibre apaisé ?

L'équilibre ne signifie pas l'absence de conflit. Au contraire, ces quatre forces doivent être en tension saine. Le Delivery veut livrer vite, la Tech (ou le Juridique) veut livrer sans risque, le Produit veut maximiser l'impact et le People veut que l'humain tienne la distance. C'est de cette friction constructive que naît la performance durable. A l’inverse, c’est les trous dans ce gruyère qui provoquent des tensions et des manques à terme.

La structure en "Flight Levels" : une vision fractale

Identifier vos quatre mousquetaires est une première étape, mais pour que l’organisation soit complète (sans trous) et fluide (sans doublons), ces responsabilités doivent être incarnées à tous les étages.

Chez aqoba, nous utilisons pour cela la grille de lecture des Flight Levels (ou "niveaux de vol"). L'intelligence de ce modèle est sa nature fractale : les 4 piliers restent les mêmes, mais on les observe avec des "lunettes" différentes selon l'altitude.

  • Niveau 3 - Stratégique (Direction / Portfolio) : À cette altitude, on gère les investissements et la vision à long terme du quartet. C'est ici que l'on décide si l'on doit renforcer le pilier Tech ou pivoter sur une nouvelle valeur Produit.

  • Niveau 2 - Coordination (Train / Liaisons transverses) : C'est le niveau du flux entre les équipes. On y gère les dépendances, l'alignement des initiatives et la cohérence globale.

  • Niveau 1 - Opérationnel (Équipes) : C'est le niveau de l'exécution concrète et de la qualité immédiate.

    Pour aller plus loin : Nous avons détaillé comment ces niveaux permettent d'optimiser vos flux de valeur dans notre article : Donnez de l'impact à votre transformation en vous inspirant de l'approche Flight Levels.

L'axe structurel : Flux de valeur vs Silos spécialisés

Le choix du découpage de vos équipes est sans doute le critère le plus structurant de votre modèle opérationnel. C’est lui qui va dicter la vitesse à laquelle une idée se transforme en réalité entre les mains de vos clients. Deux philosophies s'affrontent souvent :

Les départements spécialisés (L'expertise avant tout)

Dans ce schéma classique, on regroupe les individus par métier : les développeurs avec les développeurs, les juristes avec les juristes, le marketing avec le marketing.

  • Le point fort : On optimise l'expertise et la cohérence (les piliers Tech et People sont forts). On partage facilement les bonnes pratiques entre pairs.
  • Le point faible : On crée des silos. Chaque passage de relais entre départements est une source de ralentissement, d'incompréhension et d'attente. Le Delivery en pâtit lourdement.

Les "Value Streams" ou Flux de Valeur (Le client avant tout)

Ici, on organise les équipes autour du parcours client ou d'un produit spécifique. L'équipe est pluridisciplinaire : elle contient en son sein toutes les compétences nécessaires pour livrer de bout en bout.

  • Le point fort : On minimise les dépendances externes et on maximise la vitesse de livraison. Le Delivery et le Produit sont dopés.
  • Le point faible : Il est plus difficile de maintenir une cohérence technique globale et de faire grandir les expertises métiers de façon transverse.

L'arbitrage : où placer le curseur ?

Définir votre TOM, c'est décider où vous placez le curseur entre ces deux modèles. Voulez-vous favoriser l'efficacité pure du flux ou la capitalisation d'une expertise de pointe ?

Une organisation agile moderne cherche souvent à hybrider les deux : des équipes orientées "Flux de valeur" pour l'exécution (Niveau 1), soutenues par des structures transverses (Guildes ou Communautés de Pratique) pour garantir que l'expertise Tech et People ne s'érode pas.

L'Axe Temporel : Maîtriser les deux vitesses de l'organisation

Un Target Operating Model n'est pas seulement une structure spatiale (qui fait quoi) ; c'est aussi une structure temporelle. Pour rester compétitive, une organisation doit gérer simultanément son efficacité immédiate et sa survie à long terme. C’est ce qu’on appelle l'organisation ambidextre.

Pour structurer cette réflexion, nous nous appuyons sur le modèle des "Trois Horizons d'Investissement" (popularisé par le cabinet McKinsey & Co). Ce cadre permet de catégoriser les activités selon leur maturité et leur but :

1. Horizon 1 : L'Exploitation (Le Court Terme / Le "Run")

C’est le temps de la performance immédiate. On y gère les activités qui génèrent le cash-flow actuel et assurent la continuité du service.

  • Maintenance corrective, support utilisateur, maintien en condition opérationnelle (MCO).
  • Dans un cabinet de conseil, c'est la réalisation des missions vendues ; dans une usine, c'est la ligne de production quotidienne.

Le piège : Si cet horizon occupe 100% de votre capacité, vous optimisez un modèle qui finira par devenir obsolète.

2. Horizon 2 : L'Extension (Le Moyen Terme)

On y trouve les initiatives qui commencent à porter leurs fruits mais nécessitent encore des ajustements pour passer à l'échelle.

  • Déploiement d'une nouvelle application métier auprès d'une première direction pilote.
  • L'ouverture d'un nouveau canal de distribution ou le test d'un nouveau service complémentaire auprès d'un segment de clients.

3. Horizon 3 : L'Exploration (Le Long Terme / Le "Change")

C'est le temps de l'innovation de rupture, de la veille stratégique et de la transformation profonde.

  • R&D sur l'intelligence artificielle générative pour transformer les processus métiers de demain.
  • La refonte complète d'une culture d'entreprise pour passer d'un modèle "produit" à un modèle "usage/abonnement".

Référence : Comme le souligne Geoffrey Moore dans Zone to Win, ces activités demandent un mode de management radicalement différent car elles ne peuvent pas être jugées sur les mêmes indicateurs de rentabilité immédiate que l'H1.

Le critère clé : L'allocation de capacité

Le véritable défi d'un modèle opérationnel est de définir comment la capacité est protégée pour chaque horizon.

La Matrice de Synthèse : Piloter votre modèle à 360°

Pour construire un TOM (Target Operating Model) équilibré, chaque case de ce tableau doit être couverte par un rôle, un rituel ou une responsabilité claire (qui peut être collective).

Flight Levels
vs
“Mousquetaires”
PRODUIT (Le Quoi) TECH
(Le Comment)
DELIVERY
(Le Flux)
PEOPLE
(Le Qui)
Niveau 3 : Stratégie (Direction / Portfolio) Court Terme : Priorisation du Portfolio / Arbitrage budgétaire

Long Terme : Vision marché à 2 ans / Stratégie de rupture.
CT : Validation des investissements Tech structurants.

LT : Vision de la plateforme / Roadmap technologique.
CT : Alignement des investissements sur la stratégie.

LT : Agilité organisationnelle / Time-to-Market global.
CT : Alignement de la "Coalition" de transformation.

LT : Culture d'entreprise / Marque employeur.
Niveau 2 : Coordination (Trains / Liaisons) CT : Alignement des Features entre équipes.

LT : Roadmap de la Solution / Gestion du cycle de vie.
CT : Gestion des dépendances techniques (APIs, Enablers).

LT : Architecture du système / Urbanisation.
CT : Fluidité du flux entre équipes (Sync).

LT : Optimisation de la Value Stream (Flux de valeur).
CT : Recrutement pour le train / Onboarding.

LT : Développement des Communautés de Pratique (Guildes).
Niveau 1 : Opérationnel (Équipes) CT : Sprint Backlog / User Stories / Valeur immédiate.

LT : Product Goal / Cohérence de la Roadmap produit.
CT : Qualité du code / Tests automatisés / Definition of "Done".

LT : Gestion proactive de la dette technique.
CT : Daily Scrum / Levée des bloqueurs.

LT : Amélioration continue de la vélocité et du cycle time.
CT : Santé du collectif / Dynamique d'équipe (Tuckman).

LT : Plan de progression individuel / Feedback régulier.

Le "Crash Test" du recrutement : Qui décide ?

Le recrutement est souvent le point de friction qui révèle les failles d'un modèle. Dans un TOM performant, la décision n'est plus centralisée dans un bureau RH déconnecté du terrain :

  • Au Niveau 1 (Équipes) : L'équipe doit avoir un droit de veto ou, au minimum, un rôle prépondérant dans le choix de ses pairs. C'est le garant du "fit" culturel et de la dynamique de groupe (modèle de Tuckman).
  • Au Niveau 2 (Coordination) : C’est ici que l’on recrute pour l'écosystème. On cherche des profils capables de naviguer entre les silos et de porter une expertise qui servira à plusieurs équipes.
  • Au Niveau 3 (Stratégie) : La direction ne choisit pas les individus, mais définit la stratégie de talent : "Devons-nous internaliser la compétence juridique ou l'externaliser ?", "Avons-nous besoin de plus d'experts en IA pour l'année prochaine ?".

Pourquoi c'est un outil de diagnostic puissant ?

En utilisant cette matrice, vous pouvez immédiatement identifier trois types de pathologies :

L'Organisation "Tête sans jambes" : Le Niveau 3 est très rempli (beaucoup de vision), mais le lien avec le Niveau 1 est brisé. Les équipes opérationnelles ne comprennent pas la stratégie.

L'Organisation "Pompier" : Tout le monde est concentré sur le Niveau 1 / Court Terme. Le pilier Tech/Durabilité est vide, la dette s'accumule et l'innovation (H3) est inexistante.

Le Trou du "People" : On a des responsables Produit et Tech partout, mais personne n'est officiellement responsable de faire grandir les gens ou de gérer le recrutement au niveau Coordination.

Pour que votre modèle opérationnel vive, il faut que l'information circule verticalement (entre les niveaux) et horizontalement (entre les responsabilités). C'est ce qui transforme un simple tableau en un organisme vivant et réactif.

Le cas SAFe : Une implémentation partielle du modèle

SAFe est souvent perçu comme la réponse "clés en main" pour passer à l'échelle. Si l'on passe ce framework au crible de notre matrice (Piliers x Niveaux), on constate qu'il propose une structure très forte sur certains axes, mais reste surprenamment aveugle sur d'autres.

Ce que SAFe propose : Une maîtrise de la Coordination (Niveau 2)

SAFe excelle dans l'organisation du Niveau 2. Grâce au concept de Release Train (ART), il offre :

  • Un pilier Delivery robuste : Des rituels comme le PI Planning synchronisent les flux de dizaines d'équipes.
  • Un pilier Produit aligné : Le rôle de Product Management au niveau du train assure une cohérence de la valeur sur le moyen terme.
  • Une visibilité Stratégique (Niveau 3) : Avec le Lean Portfolio Management, il crée un pont entre la direction et l'exécution.

Les angles morts de SAFe : Où le framework est-il aveugle ?

Malgré sa complétude apparente, SAFe laisse souvent deux zones dans l'ombre, créant ainsi des "trous" dans votre gruyère organisationnel :

Le pilier PEOPLE est le "parent pauvre" : SAFe définit des rôles (RTE, Product Manager), mais s'attarde peu sur la dynamique humaine et le développement des individus. Il traite souvent l'humain comme une "ressource" capacitaire dans un flux. La question de la santé du collectif (Tuckman) ou du plan de progression individuel est souvent déléguée aux "managers fonctionnels" qui se retrouvent hors du cadre du framework.

La fragilité du pilier TECH : Bien que SAFe prône l'agilité technique, dans les faits, le poids énorme du Delivery (livrer les Features du PI) finit souvent par écraser la Tech. Sans une volonté politique forte de protéger le temps consacré à l'architecture et à la dette technique (les fameux Enablers), le système s'alourdit rapidement.

L'angle mort du Recrutement : SAFe ne dit presque rien sur qui recrute. En restant silencieux sur ce point, il laisse souvent les anciens silos RH et managériaux décider des profils, ce qui peut mener à un recrutement déconnecté des besoins d'auto-organisation des équipes.

Utiliser SAFe sans compenser ses angles morts par une forte culture People et une protection rigoureuse de la Tech, c'est prendre le risque de construire une "usine à livrer" déshumanisée qui finira par s'effondrer sous sa propre complexité technique.

Les premières étapes pour votre TOM

Définir le meilleur Operating Model n'est pas une question de choix de framework, mais d'équilibre des forces. Pour passer de l'organisation "gruyère" à un système fluide, voici par quoi commencer :

Cartographiez l'existant : Utilisez notre matrice et placez vos rôles actuels dans les cases. Où sont les vides ?

Clarifiez le "Qui recrute" : Redonnez du pouvoir au Niveau 1 (Équipes) et au Niveau 2 (Coordination) pour s'assurer que les talents recrutés servent le flux de valeur.

Sanctuarisez les horizons : Assurez-vous qu'un rôle ou un rituel protège le temps dédié à l'innovation (et pas qu’à l’IA) et à la durabilité technique (H2/H3), pour que le quotidien (H1) ne dévore pas votre futur.

En résumé

Infographie : Operating model équilibré